Aller au contenu
Tutorat

Maître d'apprentissage : le rôle que personne ne vous a appris

La loi définit le maître d'apprentissage en une phrase, et ne dit presque rien de la façon de tenir ce rôle. Les règles en vigueur depuis mai 2026, ce qu'elles laissent dans le flou, et ce que fait une tutrice qui va jusqu'aux oraux.

Delphine Ducarme14 min de lecture

Atelier de menuiserie avec ses établis, ses machines et ses outils rangés au mur

Le Code du travail définit le maître d’apprentissage en une phrase : « la personne directement responsable de la formation de l’apprenti et assumant la fonction de tuteur ». Sa mission tient dans une deuxième phrase. Sur la façon de la remplir, presque rien.

Aujourd’hui, rien n’est réellement demandé au tuteur. Les écoles sont prises à la gorge, parce qu’il faut trouver une entreprise pour chaque alternant.

Je suis chaque année une cinquantaine d’apprentis et une vingtaine de tuteurs, du BTS au bac+5. Cet article part de là.

En bref. Le maître d’apprentissage est le salarié, ou le chef d’entreprise, qui forme l’apprenti dans l’entreprise, en lien avec son centre de formation. Il doit être volontaire et majeur, avec un diplôme du même domaine et un an d’expérience, ou deux ans d’expérience sans ce diplôme. Il suit au plus deux apprentis, plus un apprenti dont la formation est prolongée après un échec à l’examen. La loi oblige l’employeur à lui laisser du temps et à veiller à sa formation, sans fixer ni l’un ni l’autre. Selon le Céreq (2025), les salariés qui jouent un rôle de tuteur dépassent leurs horaires normaux plus souvent que les autres : 46 % contre 30 %.

Ce que la loi demande au maître d’apprentissage

Les règles ci-dessous sont celles du Code du travail en vigueur au 8 octobre 2026.

La mission, d’abord. L’article L6223-5 la résume ainsi : « contribuer à l’acquisition par l’apprenti dans l’entreprise des compétences correspondant à la qualification recherchée et au titre ou diplôme préparés, en liaison avec le centre de formation d’apprentis ». Deux mots portent tout : compétences, et liaison. Le maître d’apprentissage forme, et il travaille avec l’école.

Qui peut l’être ? L’article L6223-8-1 répond : « Le maître d’apprentissage doit être salarié de l’entreprise, volontaire, majeur et offrir toutes garanties de moralité. Le cas échéant, l’employeur ou le conjoint collaborateur peut remplir cette fonction. » Dans une petite entreprise, c’est souvent le patron lui-même.

Il faut aussi une compétence professionnelle, fixée par l’article R6223-22 :

  • Soit un diplôme ou un titre du même domaine que celui que prépare l’apprenti, « d’un niveau au moins équivalent », et une année d’exercice
  • Soit deux années d’exercice d’une activité professionnelle en rapport avec la qualification préparée

Les stages et les années passées soi-même en apprentissage ne comptent pas dans ces durées.

Ce qui a changé en mai 2026

Avant la loi de simplification de la vie économique du 26 mai 2026, un accord de branche pouvait fixer d’autres conditions de compétence. La loi a supprimé cette possibilité : les conditions du décret s’appliquent. Certaines pages en ligne disent encore le contraire. Vérifiez la date de ce que vous lisez.

Le nombre d’apprentis est limité : deux par maître d’apprentissage, plus un apprenti dont la formation est prolongée après un échec à l’examen (article R6223-6).

Viennent ensuite deux obligations qui pèsent sur l’employeur, et non sur le maître d’apprentissage. La première porte sur le temps (article L6223-7) : « L’employeur permet au maître d’apprentissage de dégager sur son temps de travail les disponibilités nécessaires à l’accompagnement de l’apprenti et aux relations avec le centre de formation d’apprentis. » La seconde porte sur la formation (article L6223-8) : « L’employeur veille à ce que le maître d’apprentissage bénéficie de formations lui permettant d’exercer correctement sa mission ».

Enfin, le travail confié à l’apprenti suit un fil. L’employeur lui donne « des tâches ou des postes permettant d’exécuter des opérations ou travaux conformes à une progression annuelle », définie avec le centre de formation (article L6223-3).

Ce que la loi laisse dans le flou

Relisez ces articles. Des « disponibilités nécessaires » : combien d’heures ? L’employeur « veille » à la formation du maître d’apprentissage : laquelle, et quand ? Une progression annuelle : qui l’écrit, et qui s’assure qu’elle est suivie ?

Le texte ne fixe ni durée ni formation précise. La condition qui compte vraiment, à la signature du contrat, reste le diplôme et l’expérience. Or savoir faire son métier et savoir le transmettre sont deux compétences différentes. Le meilleur technicien de l’atelier peut être un tuteur pressé, qui fait à la place de l’apprenti parce que cela va plus vite.

Le Céreq a regardé de près ce que vivent les tuteurs, dans une étude publiée en 2025 (Céreq Bref n° 473). Plus d’un salarié sur quatre déclare avoir eu, dans l’année, un rôle de tuteur ou de formateur. Ces salariés subissent davantage la pression du temps que leurs collègues :

  • Ils dépassent plus souvent leurs horaires normaux (46 % contre 30 %)
  • Ils sautent plus souvent un repas (25 % contre 17 %)
  • Ils déclarent plus souvent de la fatigue ou de la lassitude (25 % contre 20 %)

L’étude a une limite, que le Céreq signale lui-même : dans les très petites entreprises, ce sont souvent les employeurs qui jouent ce rôle, et ils ne sont pas interrogés. Les patrons tuteurs n’apparaissent donc pas dans ces chiffres. Ils sont pourtant nombreux. D’après les données de la Dares publiées par la DREETS Auvergne-Rhône-Alpes (2026), 846 507 contrats d’apprentissage ont débuté en France en 2025, et 34 % l’ont été dans une entreprise de cinq salariés au plus.

Le manque se voit aussi côté apprentis. Dans le baromètre de l’Observatoire de l’alternance (février 2024, sondage BVA financé par la Fondation The Adecco Group), 22 % des alternants interrogés disent ne pas avoir eu de tuteur. Un employeur sur cinq dit avoir du mal à en trouver un dans ses équipes, faute de compétences (45 %) ou de temps (43 %).

Une tutrice qui va jusqu’aux oraux

Je pense à une tutrice, dans une mutuelle, qui suit particulièrement bien son élève. Elle la soutient. Elle assiste à ses oraux. Elle vient à ses événements scolaires. Et elle permet à cette élève de se développer au sein de l’entreprise.

Rien de cela n’est écrit dans le Code du travail. Aucun article ne demande au maître d’apprentissage de s’asseoir au fond d’une salle pendant une soutenance. C’est pourtant là que beaucoup se joue : l’élève voit que son travail compte pour quelqu’un, dans l’entreprise comme à l’école.

Cette tutrice ne fait rien d’extraordinaire. Elle est présente aux moments qui comptent pour son élève.

Formation liéeTutorat en entrepriseRéussissez l'intégration et la montée en compétences d'un alternant.Un module en préparation peut être avancé si une entreprise en a besoin. C'est le cas le plus fréquent : dites-nous lequel vous manque.Voir les modules de cette famille

Une heure par jour : ce que cela recouvre

Combien de temps faut-il ? La loi ne le dit pas, et aucune enquête publique ne mesure le temps réel que les maîtres d’apprentissage y consacrent. Les chiffres qui circulent viennent de sites qui vendent des formations, sans enquête derrière.

Dans l’idéal, il faudrait que le tuteur consacre au minimum une heure par journée à son alternant. Les jours où l’alternant est en entreprise, bien sûr.

Une heure par jour, cela fait peur à un dirigeant de TPE qui en manque déjà. Elle ne se prend pourtant pas d’un bloc. Elle se répartit dans la journée, en moments courts et réguliers :

MomentDurée indicativeCe qui s’y fait
Le matin10 minutesLa tâche du jour, ce qu’on attend, à qui demander en cas de doute
Pendant la journée20 à 30 minutesMontrer un geste, faire faire, observer sans reprendre la main
Le soir15 minutesCe qui a marché, ce qui a coincé, ce qu’on refera demain
Une fois par semaineà prendre sur l’heure du jourLe lien avec l’école : le prochain cours, le prochain devoir, la prochaine évaluation

Les durées sont des repères (adaptez-les à votre métier). Ce qui compte est la régularité. Un apprenti qui sait qu’il aura son quart d’heure chaque soir pose ses questions au bon moment, au lieu de les garder pour lui ou de vous interrompre dix fois.

Vous ne pouvez vraiment pas ? Alors partagez le rôle. La loi le prévoit.

Partager le rôle : l’équipe tutorale

« La fonction tutorale peut être partagée entre plusieurs salariés », dit l’article L6223-6. Dans ce cas, un maître d’apprentissage référent est désigné : il coordonne l’équipe et assure la liaison avec le centre de formation (article R6223-23).

Dans une entreprise de huit personnes, cela peut donner ceci : le dirigeant reste le référent, celui qui parle avec l’école et fait le point chaque semaine. Une salariée expérimentée prend le quotidien, le geste montré et le point du soir. L’apprenti sait qui fait quoi. Le dirigeant, lui, garde du temps pour ses clients.

Le partage a une condition : que chacun connaisse son rôle. Sinon, tout le monde aide un peu et personne n’en est responsable. L’équipe tutorale ressemble alors vite à une équipe où personne ne s’en occupe.

On apprend un métier en y prenant part

Pourquoi le maître d’apprentissage compte-t-il autant ? Les chercheurs Jean Lave et Etienne Wenger ont étudié des apprentissages très différents (des tailleurs, des sages-femmes, des bouchers…) dans un livre paru en 1991, Situated Learning. Leur idée : on apprend un métier en participant à une communauté de professionnels, d’abord à la marge, puis de plus en plus pleinement. Ils l’appellent la « participation périphérique légitime ».

Chaque mot compte. Périphérique : l’apprenti commence par des tâches simples, mais réelles. Légitime : il a le droit d’être là, et l’équipe le reconnaît comme un des siens. Participation : il met la main à la pâte. Un apprenti qu’on laisse au fond de la pièce, à classer des papiers sans lien avec son métier, n’est dans aucune des trois.

En France, la didactique professionnelle aborde la même question par un autre chemin. Pierre Pastré, Patrick Mayen et Gérard Vergnaud lui donnent un but précis (Revue française de pédagogie, 2006) : « analyser le travail en vue de la formation des compétences professionnelles ». Patrick Mayen et Charles-Antoine Gagneur parlent du « potentiel d’apprentissage » d’une situation de travail (Recherches en éducation, 2017) : sa propension « à induire, favoriser ou inhiber des activités constructives générant un développement ».

Dit plus simplement : toutes les tâches ne se valent pas pour apprendre. Le travail du maître d’apprentissage est de choisir celles qui font progresser, dans l’ordre de la progression annuelle, et de les commenter. Une tâche qui fait apprendre a trois traits :

  • Elle correspond à une compétence du diplôme
  • Elle est un peu au-dessus de ce que l’apprenti sait déjà faire seul
  • Elle laisse le temps d’en parler après (sinon, c’est de la production, pas de la formation)

Le lien avec l’école, toute l’année

Le Code du travail confie au centre de formation l’organisation de « la coopération entre les formateurs et les maîtres d’apprentissage » (article L6231-2). Une coopération se fait à deux. Le centre envoie des documents, organise des rencontres, appelle parfois. Le maître d’apprentissage, lui, doit répondre, et poser ses questions.

Ce qu’il est utile de demander à l’école dès la rentrée :

  • Le référentiel du diplôme, c’est-à-dire la liste des compétences à acquérir (la fiche de poste de l’apprenti en découle)
  • Les dates des examens, des oraux et des soutenances
  • Ce que l’école attend de l’entreprise pour les évaluations (une grille, un avis écrit, un projet mené en entreprise)
  • Le nom et le numéro du formateur qui suit l’apprenti

Avec ces quatre éléments, l’année se planifie. Vous savez quand l’apprenti sera sous pression, quelles compétences travailler avant l’examen, et à quel moment un projet mené chez vous pourra servir à l’école.

Maître d’apprentissage ou tuteur : la différence

Les deux mots se mélangent souvent. Ils correspondent à deux contrats différents : le maître d’apprentissage accompagne un apprenti en contrat d’apprentissage, le tuteur un salarié en contrat de professionnalisation. Les règles se ressemblent, sans être les mêmes.

Maître d’apprentissageTuteur (contrat de professionnalisation)
QuiSalarié volontaire, majeur, offrant des garanties de moralité, ou l’employeurSalarié volontaire, ou l’employeur
ExpérienceUn an avec un diplôme du domaine, deux ans sansAu moins deux ans
Nombre suiviDeux apprentis, plus un en formation prolongéeTrois alternants par salarié tuteur, deux par employeur
Temps« Les disponibilités nécessaires »« Le temps nécessaire pour exercer ses fonctions et se former »
TextesL6223-5 à L6223-8-1, R6223-22D6325-6 à D6325-9

Le Code détaille davantage les missions du tuteur (article D6325-7). La liste vaut aussi comme aide-mémoire pour un maître d’apprentissage :

  • Accueillir, aider, informer et guider
  • Organiser l’activité dans l’entreprise
  • Veiller au respect de l’emploi du temps
  • Assurer la liaison avec l’organisme de formation
  • Participer à l’évaluation

Questions fréquentes

Quelles sont les conditions pour être maître d’apprentissage ?

Être salarié de l’entreprise (ou l’employeur lui-même), volontaire, majeur, et offrir des garanties de moralité. Il faut aussi un diplôme ou un titre du même domaine, d’un niveau au moins équivalent, et un an d’expérience, ou bien deux ans d’expérience en rapport avec la qualification préparée. Depuis la loi du 26 mai 2026, ces conditions ne dépendent plus d’un accord de branche.

Combien d’apprentis un maître d’apprentissage peut-il suivre ?

Deux, plus un apprenti dont la formation est prolongée après un échec à l’examen. Au-delà, il faut un autre maître d’apprentissage, ou une équipe tutorale.

La formation de maître d’apprentissage est-elle obligatoire ?

Aucun texte n’impose une formation précise. Le Code du travail demande seulement à l’employeur de « veiller » à ce que le maître d’apprentissage bénéficie de formations pour exercer sa mission. Sur la formation, un accord de branche peut aller plus loin : regardez celui de votre secteur.

Le maître d’apprentissage est-il payé pour ce rôle ?

Aucun article du Code du travail ne prévoit de prime. Un accord de branche ou d’entreprise peut en prévoir une. Rien n’empêche l’employeur de reconnaître ce travail, en temps ou en argent.

Quelle différence entre tuteur et maître d’apprentissage ?

Le maître d’apprentissage accompagne un apprenti, en contrat d’apprentissage. Le tuteur accompagne un salarié en contrat de professionnalisation. Le premier doit être majeur et suit deux apprentis, plus un en formation prolongée ; le second suit jusqu’à trois alternants.

Avant la prochaine période en entreprise

Prenez une demi-heure, avec le calendrier de l’école sous les yeux. Notez les dates des oraux, et réservez-en au moins un dans votre agenda. Bloquez ensuite le quart d’heure du soir, chaque jour où votre apprenti est chez vous. Si vous ne pouvez pas le tenir, nommez dès maintenant la personne qui le fera.

Former vos tuteurs

Tuteur, cela s’apprend

Notre famille Tutorat prépare des formations pour les maîtres d’apprentissage : accueillir, accompagner la progression, évaluer. Elles partent de vos apprentis et de vos métiers.

Sources

LinkedIn

Un projet de formation en tête ?

Un entretien de cadrage de 30 minutes pour partir de votre besoin métier et vous dire si nous pouvons vous être utiles. Gratuit et sans engagement.

  • Un entretien de cadrage de 30 minutes, sans engagement
  • Une proposition de modules et un calendrier
  • Un devis chiffré sous quarante-huit heures ouvrées

Pour vous rappeler au sujet de votre entretien de cadrage de 30 minutes.

Politique de confidentialité