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Tutorat

Prévenir la rupture d'un contrat d'apprentissage : des tâches claires dès le premier jour

Un apprenti qui ne sait pas ce qu'on attend de lui perd le sens de son travail, puis sa motivation, puis son contrat. La prévention commence le premier jour, chez le tuteur : la méthode, semaine après semaine, et ce que dit la loi.

Delphine Ducarme13 min de lecture

Une femme accueille une personne sur le pas de la porte d'un bureau et lui serre la main

Une entreprise de téléphonie mobile accueille un alternant. Le contrat ne tient pas six mois.

Un détail m’a frappée : son incompréhension. Il ne savait pas ce qu’on attendait de lui. Et il trouvait qu’on ne lui confiait pas assez de tâches en rapport avec sa fiche de poste.

Une rupture de contrat d’apprentissage se prépare bien avant la lettre qui la rend officielle. J’interviens en BTS, en titre professionnel après le bac, en bachelor et en bac+5. Je suis chaque année une cinquantaine d’apprentis, et une vingtaine de tuteurs en direct. Ce scénario, je le vois revenir régulièrement. L’apprenti n’est pas guidé par son tuteur. Il perd le sens de son travail, puis sa motivation. Il finit par ne plus faire ce qu’on lui demande, et le contrat s’arrête à l’initiative de l’employeur.

Votre apprenti est arrivé en septembre ? Vous êtes sans doute encore, tous les deux, dans la période où chacun peut rompre seul : les 45 premiers jours de formation pratique en entreprise. Les jours passés au centre de formation ne comptent pas. Cette période dure donc plus longtemps au calendrier que vous ne l’imaginez (bonne nouvelle : il est encore temps de bien faire).

En bref. Pour prévenir la rupture d’un contrat d’apprentissage, le travail se fait chez le tuteur, dès le premier jour. Il confie à l’apprenti des tâches tirées de la fiche de poste de son diplôme, avec un résultat attendu et une date. Il fait le point chaque semaine. Il garde le lien avec le centre de formation. Selon la Dares, 65 % des apprentis qui rompent en cours de parcours mettent en cause, au moins en partie, l’employeur ou le poste.

Ce que disent ceux qui partent

La Dares (le service des études et des statistiques du ministère du Travail) a suivi les jeunes entrés en apprentissage à la rentrée 2018, du CAP au bac+2. 36 % ont rompu au moins un contrat dans leur première année et demie. Le taux baisse quand le niveau monte : 42 % au niveau CAP, 27 % à bac+2.

La taille de l’entreprise pèse aussi. Dans les entreprises de moins de cinq salariés, 43 % des apprentis ont rompu un contrat. Dans celles de 250 salariés et plus, 19 %. L’écart tient même à profil d’apprenti comparable.

Le mouvement ne ralentit pas : 21 % des contrats commencés en 2022 ont été rompus avant leur neuvième mois, contre 16 % de ceux de 2020.

Pourquoi partent-ils ? La Dares a posé la question à ceux qui avaient rompu en cours de route (entre leur première et leur deuxième année, donc pas dans les premières semaines). 65 % mettent en cause, au moins en partie, l’employeur ou le poste. Ce qui augmente le plus le risque de rupture :

  • Une mauvaise ambiance de travail
  • Une mésentente avec le maître d’apprentissage
  • Le manque de suivi
  • Le sentiment de ne rien apprendre de nouveau
  • Des missions sans rapport avec le diplôme préparé

Relisez la fin de cette liste en pensant à l’alternant de la téléphonie mobile : son cas y est presque mot pour mot. Ce qu’on attend d’un débutant ne se devine pas (la télépathie ne figure dans aucun diplôme).

L’étude relève aussi le poids des heures supplémentaires non compensées : elles poussent l’apprenti à changer d’employeur. Quand il ne peut s’appuyer ni sur un professeur ni sur l’administration du centre de formation en cas de difficulté en entreprise, le risque qu’il abandonne l’apprentissage augmente.

Un autre résultat bouscule une idée reçue : l’envie de faire le métier, au moment de l’orientation, protège moins du départ qu’il n’y paraît. Un jeune motivé en septembre peut être perdu en novembre.

Comment un apprenti décroche, en quatre temps

Le scénario que je vois revenir suit un chemin assez régulier. À chaque étape, le tuteur a une prise.

Premier temps : pas de tâche claire

Dès le départ, personne ne lui dit précisément ce qu’on attend de lui. Il observe, il attend qu’on lui donne quelque chose à faire. Ce qui aide : une première tâche écrite, tirée de la fiche de poste de son diplôme, avec un résultat attendu et une date.

Deuxième temps : la perte de sens

Les tâches qu’on lui confie n’ont pas de rapport avec ce qu’il apprend au centre de formation. Il ne voit plus à quoi sert sa présence dans l’entreprise. Ce qui aide : relier chaque tâche à une compétence du diplôme, et le lui dire en la confiant.

Troisième temps : la perte de motivation

Il fait le minimum. Il ne pose plus de questions. Ce qui aide : un point court chaque semaine, et une tâche un peu plus grande dès que la précédente est maîtrisée.

Quatrième temps : le travail n’est plus fait

Il ne fait plus ce qui lui est demandé, et l’employeur finit par rompre le contrat. À ce stade, la rupture est presque inévitable. Ce qui aide : agir avant. Un différend sur l’exécution du contrat peut être porté devant le médiateur de l’apprentissage, par l’employeur comme par l’apprenti, bien avant d’en arriver là.

Un apprenti vit trois vies

Un apprenti est une personne qui vit trois vies : une vie à l’école, une vie à l’entreprise et une vie personnelle.

Il jongle entre les cours, le travail et le reste : les trajets, le logement, un premier salaire à gérer… Dans l’entreprise, généralement, il débute. Il ne connaît ni vos clients ni ce que vous appelez « un travail bien fait ».

Qui lui dit ce que vous attendez de lui ? Qui vérifie qu’il a compris ? C’est le rôle du tuteur !

Confier un poste à un débutant sans consigne, c’est lui remettre les clefs de la boutique sans lui dire ce qu’on y vend. Il attend, puis il décroche.

Tenir compte de ses trois vies demande peu. Demandez-lui son calendrier de l’année : les semaines au centre de formation, les examens, les périodes chargées. Vous éviterez de lui confier un dossier lourd la veille d’un examen, et il verra que l’entreprise connaît son école.

Pour un apprenti mineur, les parents sont des alliés : la Dares observe que leur accompagnement réduit sensiblement le risque de rupture. Prenez contact avec eux dans le premier mois, et dites-leur à qui s’adresser chez vous.

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La fiche de poste du diplôme, votre meilleur outil

Chaque diplôme a son référentiel, la liste des activités et des compétences qu’il valide : la fiche de poste du diplôme. Demandez-la au centre de formation dès la signature du contrat.

La loi va dans ce sens. Le Code du travail donne au maître d’apprentissage une mission précise : « contribuer à l’acquisition par l’apprenti dans l’entreprise des compétences correspondant à la qualification recherchée et au titre ou diplôme préparés, en liaison avec le centre de formation d’apprentis ». Des tâches sans rapport avec le diplôme ne remplissent pas cette mission. La Dares les retrouve aussi parmi les causes de rupture.

L’alternant de la téléphonie mobile réclamait précisément cela : des tâches en rapport avec sa fiche de poste. Avec la fiche en main :

  • Entourez les activités que votre entreprise peut vraiment lui faire pratiquer
  • Repérez celles qu’elle ne couvre pas, et cherchez avec le centre de formation comment les couvrir
  • Fixez l’ordre : ce qu’il fera le premier mois, puis le trimestre suivant
  • Montrez-lui ce plan (il saura où il va, et vous aussi)

Tuteur, un métier qui s’apprend

Mon avis est tranché : il est très important, pour un tuteur, d’être formé au tutorat d’apprenti. Une formation lui apprend à :

  • Parler à l’apprenti avec bienveillance et professionnalisme
  • Le cadrer dans les tâches qui lui sont demandées
  • Respecter la fiche de poste de son diplôme
  • Activer régulièrement des leviers de motivation

Dans une petite entreprise, le tuteur est souvent le dirigeant lui-même (la loi le permet). Il fait aussi son métier, et sans méthode ni place dans l’agenda, guider l’apprenti passe après l’urgence du jour.

David Wood, Jerome Bruner et Gail Ross ont décrit ce travail en 1976, dans un article consacré au rôle du tuteur. En français, on parle d’étayage. Le mot vient du bâtiment : l’étai soutient un mur le temps qu’il tienne seul. L’étai ne se retire pas le premier jour, et il ne reste pas en place pour toujours.

Les trois chercheurs détaillent les fonctions du tuteur. Traduites en gestes de tous les jours :

  • Donner envie de la tâche
  • La simplifier, pour que le débutant en tienne une partie seul
  • Garder le cap quand il se disperse
  • Montrer ce qui compte (et l’écart entre ce qu’il a fait et ce qui est attendu)
  • Contenir sa frustration quand la tâche résiste
  • Faire devant lui, pour qu’il voie le geste juste

Les leviers de motivation, à activer souvent

« Activer des leviers de motivation » : la formule est vite dite. Que met-on derrière ? Edward Deci et Richard Ryan ont posé en 1985 la théorie de l’autodétermination. Dans leur article de référence, en 2000, ils retiennent trois besoins psychologiques, dont se nourrit la motivation qui vient de l’intérieur :

  • L’autonomie : laissez-lui choisir une partie de la manière de faire (l’ordre de ses tâches, la présentation d’un document)
  • La compétence : confiez-lui une tâche un peu plus difficile quand la précédente est maîtrisée, et dites-lui quand c’est réussi
  • Le lien aux autres : présentez-le aux clients comme un membre de l’équipe, invitez-le aux réunions qui le concernent

Aucun de ces leviers ne coûte un euro. Chacun demande de l’attention, chaque semaine.

Les premières semaines, une à une

À adapter au rythme de votre alternance :

QuandCe que fait le tuteurCe que l’apprenti y gagne
Le premier jourIl le présente à l’équipe, lui remet son planning (entreprise et centre de formation) et lit avec lui la fiche de poste du diplômeIl sait où il est et ce qu’on attend de lui
La première semaineIl lui confie une première tâche de la fiche, avec un résultat attendu et une date (« préparer ce devis pour jeudi »)Il apprend en faisant
Chaque fin de semaineUn quart d’heure, toujours le même jour : qu’avez-vous fait ? Qu’est-ce qui vous a bloqué ?Ses difficultés remontent tôt
Avant la fin du premier moisIl appelle le formateur référent du centre de formationL’école et l’entreprise disent la même chose
Avant le 45e jour en entrepriseUn point franc : comment cela se passe, pour lui et pour vousUn malaise se dit pendant qu’il est encore temps
Ensuite, chaque moisUne tâche un peu plus grande que la précédenteSa compétence progresse, sa motivation suit

Ce que dit la loi

Les règles ci-dessous sont celles du Code du travail en vigueur au 8 octobre 2026.

Peut-on rompre un contrat d’apprentissage pendant les 45 premiers jours ?

Oui. Jusqu’au 45e jour de formation pratique en entreprise, consécutif ou non, l’employeur comme l’apprenti peut rompre le contrat seul, par écrit. Les jours passés au centre de formation ne comptent pas.

Comment se passe une rupture anticipée après les 45 jours ?

La rupture demande alors un accord écrit, signé des deux parties. Sans accord, la rupture n’est possible que dans des cas précis. Parmi eux : la force majeure, la faute grave de l’apprenti, l’inaptitude constatée par le médecin du travail, l’exclusion définitive du centre de formation. Elle prend alors la forme d’un licenciement, avec sa procédure.

Comment se passe la démission d’un apprenti ?

Après les 45 jours, l’apprenti qui veut partir doit d’abord solliciter le médiateur de l’apprentissage. Au moins cinq jours après, il informe l’employeur de son intention, par un moyen qui donne une date certaine. La rupture ne peut intervenir que sept jours calendaires au moins après cette information. Si l’apprenti est mineur, son représentant légal signe aussi l’acte de rupture.

Qui est le médiateur de l’apprentissage ?

Dans les entreprises qui relèvent d’une chambre consulaire (chambre de commerce et d’industrie, chambre de métiers et de l’artisanat, chambre d’agriculture), un médiateur est désigné par cette chambre. L’employeur, l’apprenti ou sa famille peuvent le solliciter pour un différend sur l’exécution du contrat, pas seulement sur sa rupture. C’est donc un outil de prévention.

Le chef d’entreprise peut-il être lui-même maître d’apprentissage ?

Oui. Le maître d’apprentissage est un salarié volontaire et majeur, ou l’employeur lui-même. Il doit avoir un diplôme du même domaine, d’un niveau au moins équivalent à celui que prépare l’apprenti, et un an de pratique. Sans ce diplôme, deux ans de pratique en rapport avec la qualification suffisent. Il suit au plus deux apprentis, plus un redoublant.

La formation de maître d’apprentissage est-elle obligatoire ?

Non, en règle générale. Les conditions fixées par le Code du travail portent sur le diplôme et l’expérience, pas sur une formation au tutorat. C’est justement ce qui manque à beaucoup de tuteurs : savoir transmettre ne vient pas avec le diplôme.

Que devient l’apprenti après une rupture ?

Son centre de formation doit l’épauler : il peut suivre sa formation théorique pendant six mois, et le centre l’aide à trouver un nouvel employeur pour achever son cycle.

Cette semaine, dans l’agenda du tuteur

Ce qui tient dans une semaine :

  1. Comptez les jours que votre apprenti a passés en entreprise depuis son arrivée : vous saurez où vous en êtes des 45 jours
  2. Demandez la fiche de poste de son diplôme au centre de formation, si vous ne l’avez pas encore
  3. Bloquez le quart d’heure de fin de semaine dans votre agenda, pour les dix semaines à venir
  4. Notez les coordonnées de son formateur référent et du médiateur de votre chambre consulaire

Un quart d’heure par semaine pèse peu à côté d’un recrutement à refaire.

Deux formations de notre famille Tutorat traitent ce sujet : Accueillir et intégrer un alternant, et Prévenir les décrochages en alternance. Elles sont en préparation. Si vous voulez qu’elles partent de ce que vivent vos tuteurs, prenons rendez-vous.

Sources

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