Présentéisme : quand le patron et l'équipe viennent travailler malades
Venir travailler malade semble ne rien coûter. Ce que disent les chiffres du présentéisme dans les TPE, ce qu'il coûte vraiment, et comment organiser l'absence avant qu'elle arrive.
Delphine Ducarme15 min de lecture

Je suis venue travailler avec la grippe. Sur le moment, cela n’a rien coûté à l’entreprise. Mais je me suis extrêmement fatiguée, et j’ai mis beaucoup plus de temps à remonter la pente, donc à être performante. Au final, l’entreprise a quand même perdu ma capacité à réfléchir !
En tant que dirigeants, nous venons toujours travailler, même malades. Mes salariés faisaient pareil : ils venaient dès qu’ils se sentaient en capacité de travailler. Vous vous reconnaissez ? Ce réflexe porte un nom, le présentéisme. Il est plus fréquent dans les petites entreprises qu’ailleurs, il coûte plus cher qu’il n’en a l’air, et il se corrige surtout par l’organisation.
En bref. Le présentéisme désigne le fait de venir travailler en étant malade. En France, plus d’un jour de maladie sur quatre (27 %) se passe au travail, selon la Dares (enquête de 2016). Cette tendance est plus forte de 6,6 points dans les établissements de moins de dix salariés. Chez les dirigeants de TPE et de PME, 42 % disent avoir très souvent ou souvent travaillé alors que leur santé justifiait un arrêt (Ipsos bva pour AG2R La Mondiale, juillet 2026). Des études suédoises associent le présentéisme répété à des arrêts plus longs les années suivantes. Avec la grippe, un adulte reste contagieux jusqu’à cinq jours après les premiers symptômes, rappelle l’Assurance Maladie, qui conseille de rester chez soi.
Ce que mesure le présentéisme
Le mot est le symétrique de l’absentéisme. L’absent manque alors qu’on l’attend. Le présent est là alors que son corps lui demande de rester couché. Les chercheurs anglophones parlent d’« attending work while ill », venir au travail en étant malade : c’est la définition qu’a retenue le chercheur Gary Johns dans sa revue des travaux sur le sujet, publiée en 2010.
En France, la Dares a mesuré le phénomène à partir de l’enquête Conditions de travail de 2016 (Dares Analyses n° 24, août 2020). Un salarié déclare en moyenne onze jours de maladie par an. Il en passe huit chez lui, et trois au travail. Plus d’un jour de maladie sur quatre se traduit donc par une journée de présence.
La même publication cite l’enquête européenne sur les conditions de travail de 2016 : 62 % des salariés en France avaient fait au moins un jour de présentéisme en 2015, contre 42 % dans l’ensemble de l’Union européenne. Nous sommes, semble-t-il, un peuple de courageux. Ou de mal organisés.
Dans une petite entreprise, on vient encore plus souvent malade
La Dares a comparé des salariés en état de santé et en conditions de travail semblables. Résultat : la propension à venir malade est plus forte de 6,6 points dans les établissements de moins de dix salariés. Elle monte aussi chez ceux qui décrivent de mauvaises relations avec leur hiérarchie, un travail intense, ou la peur de perdre leur emploi.
Pour les dirigeants, un baromètre récent donne des chiffres précis. Ipsos bva a interrogé 307 dirigeants de TPE et de PME par téléphone, du 1er au 17 juillet 2026, pour AG2R La Mondiale (rapport « Regards croisés dirigeants et salariés », septembre 2026). AG2R vend de la prévoyance (à garder en tête), mais le rapport publie sa méthode. Voici ce que disent ces dirigeants :
- 42 % ont très souvent ou souvent continué à travailler alors que leur santé aurait justifié un arrêt (17 % très souvent)
- 34 % jugent un arrêt de quelques jours « impossible en pratique », et 22 % le jugent possible, mais l’entreprise en souffrirait
- Pour ceux qui ont continué, la raison principale est l’impossibilité d’être remplacé (46 %), devant les risques financiers (31 %) et les échéances à tenir (16 %)
Ce dernier chiffre repose sur 94 dirigeants seulement : un ordre de grandeur, pas une mesure fine. Il désigne pourtant le vrai problème : dans une équipe de cinq personnes, le patron est souvent le seul à savoir faire certaines choses. Alors il vient.
Côté salariés, le même institut a interrogé 1 000 personnes en ligne : 51 % ont très souvent ou souvent travaillé malades. L’institut prévient que la comparaison avec les dirigeants est indicative, les deux enquêtes n’ayant pas été menées de la même façon. Leurs raisons diffèrent surtout sur un point : la première est la crainte pour leur rémunération (31 %).
Trois jours sans indemnités : le calcul qui pousse à venir
Cette crainte a une base très concrète. Pendant les trois premiers jours d’un arrêt maladie, l’Assurance Maladie ne verse aucune indemnité journalière : c’est le délai de carence, et il s’applique au début de chaque arrêt. Une grippe de quatre jours se paie donc en grande partie sur la fiche de paie, sauf si l’employeur maintient le salaire.
Le complément de salaire prévu par le Code du travail ne change pas grand-chose aux arrêts courts. Il suppose un an d’ancienneté, et il ne démarre qu’au-delà de sept jours d’absence pour une maladie ordinaire. Votre convention collective, ou un accord d’entreprise, peut faire mieux : c’est le premier document à relire.
Les règles d’indemnisation au 9 octobre 2026
Salarié : aucune indemnité journalière pendant les trois premiers jours de chaque arrêt, versement à partir du quatrième (Assurance Maladie). Complément de l’employeur avec un an d’ancienneté, au-delà de sept jours d’absence (article L1226-1 et article D1226-3 du Code du travail). Artisan ou commerçant : même délai de carence de trois jours, au moins douze mois d’affiliation, arrêt réel de l’activité, et une indemnité plafonnée à 65,84 euros bruts par jour au 1er janvier 2026 (Assurance Maladie).
Pour l’artisan ou le commerçant qui travaille seul, le calcul est encore plus dur : trois jours sans rien, puis une indemnité plafonnée, et personne pour ouvrir la boutique.
Ce que coûte la journée « gagnée »
Venir malade, c’est rouler avec le frein à main serré. On avance, on fait des kilomètres, et on use la mécanique sans s’en rendre compte. Ma grippe a coûté la suite : tout le temps qu’il m’a fallu pour remonter la pente, à réfléchir moins bien.
L’Assurance Maladie décrit exactement cette traîne : la grippe guérit en une semaine, « mais une fatigue est fréquemment ressentie pendant les trois ou quatre semaines suivantes » (ameli.fr). Un mois à mi-régime, pour quelques jours d’arrêt évités.
Les études qui suivent des salariés sur plusieurs années vont dans le même sens. En Suède, Bergström et ses collègues ont suivi plus de 6 000 salariés du public et du privé (Journal of Occupational and Environmental Medicine, 2009). Ceux qui avaient travaillé malades plus de cinq fois dans l’année avaient ensuite un risque plus élevé d’arrêt de plus de trente jours : 1,4 fois dans le public, 1,5 fois dans le privé, à santé et mode de vie comparables.
Au Royaume-Uni, l’étude Whitehall II a suivi plus de 5 000 fonctionnaires pendant neuf ans (Kivimäki et al., American Journal of Public Health, 2005). Parmi les hommes en mauvaise santé, 17 % n’avaient pris aucun arrêt en trois ans. Ils ont eu deux fois plus d’accidents coronariens graves que ceux qui s’arrêtaient de temps en temps.
Une limite : ces études montrent des liens, pas des causes. Une revue de douze études longitudinales conclut que la plupart trouvent un risque d’arrêts futurs et de santé dégradée, mais qu’il n’y a « pas encore de consensus » sur la santé physique et mentale (Skagen et Collins, Social Science & Medicine, 2016). Quant au coût, une estimation américaine place la perte de productivité au travail entre 18 % et 60 % du coût total de dix maladies courantes. Ses auteurs demandent eux-mêmes la prudence (Goetzel et al., 2004).
La grippe ne reste pas à la porte du bureau
Le présentéisme a un coût que l’on oublie : celui des autres. L’Assurance Maladie le rappelle, un adulte grippé est contagieux « jusqu’à cinq jours après le début des premiers symptômes », sept chez l’enfant. L’INRS précise que la contagiosité est maximale les premiers jours, et que l’incubation dure de un à trois jours (fiche Eficatt grippe).
Autrement dit : le collègue qui vient le premier jour, fiévreux mais vaillant, se trouve au sommet de sa contagion. Dans un atelier de six personnes ou une boutique où tout le monde partage la caisse, la semaine suivante peut compter trois malades au lieu d’un.
Deux économistes, Pichler et Ziebarth, ont observé ce mécanisme aux États-Unis (Journal of Public Economics, 2017). Quand des villes ou des États ont rendu les congés maladie payés obligatoires, les syndromes grippaux ont reculé dans la population. Ils parlent de « présentéisme contagieux » (contagious presenteeism) : quand rester chez soi coûte trop cher, le virus circule davantage.
Les consignes officielles sont simples. Quand on a une infection virale : « restez chez vous », dit l’Assurance Maladie, et portez un masque si vous devez être au contact d’autres personnes, au travail notamment (gestes complémentaires). Au bureau, l’INRS ajoute l’aération des locaux, le lavage des mains, et l’abandon de la bise et de la poignée de main pendant l’hiver (maladies hivernales).
Renvoyer un salarié chez lui : ce que j’ai fait, ce que dit la loi
J’ai déjà renvoyé un salarié chez lui, et j’ai pris sa place.
Ce geste est un choix de dirigeant. Nous n’avons trouvé aucun texte qui le décrive précisément, ni qui dise ce qu’il devient pour le salaire de la journée. Le Code du travail pose en revanche deux principes. Le premier vise l’employeur : il « prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs » (article L4121-1). Le second vise chaque salarié, qui doit prendre soin, « selon ses possibilités, de sa santé et de sa sécurité ainsi que de celles des autres personnes concernées par ses actes » (article L4122-1).
En pratique, l’INRS décrit une conduite à tenir pour un salarié qui présente des symptômes sur son lieu de travail. Elle a été écrite pendant l’épidémie de Covid-19. La démarche reste un bon repère : contacter le médecin du travail, ou demander au salarié de consulter son médecin traitant, qui décidera d’un éventuel arrêt (INRS). L’employeur peut aussi demander un examen par le médecin du travail (article R4624-34).
Le ton compte autant que la règle. « Rentrez vous soigner, je reprends votre dossier » ne dit pas la même chose que « vous n’avez rien à faire ici ». Le salarié qui vient malade croit bien faire. Remerciez-le, puis renvoyez-le.
Organiser l’absence avant qu’elle arrive
La première raison des dirigeants qui viennent malades, c’est qu’on ne peut pas les remplacer. La réponse se trouve donc dans l’organisation, et elle se prépare un mardi ordinaire, quand tout le monde va bien.
- Listez les tâches qu’une seule personne sait faire (la paie, le devis du gros client, l’ouverture de la caisse…)
- Pour chacune, nommez une deuxième personne, et faites-la pratiquer une fois par trimestre
- Écrivez sur une page où se trouvent les dossiers en cours et les contacts urgents
- Relisez votre convention collective sur le maintien du salaire pendant la carence, et décidez de ce que vous faites
Pour vous-même, la question est la même, en plus difficile. Qui signe un devis urgent si vous êtes au lit ? Qui rappelle le client qui s’impatiente ? Notez deux ou trois noms : un associé, un salarié de confiance, votre expert-comptable pour les questions de chiffres. Prévenez-les à l’avance. Le jour où la fièvre arrive, vous n’aurez plus qu’un message à envoyer.
Un tableau d’une page suffit pour commencer. Il se remplit en une demi-heure, et il sert le jour où quelqu’un manque, vous compris.
| Tâche clef | Qui la fait | Qui peut la reprendre | Où trouver l’information |
|---|---|---|---|
| Préparer la paie | La gérante | L’assistante, avec le cabinet comptable | Dossier « Paie » partagé, procédure d’une page |
| Chiffrer un devis | Le chef d’atelier | Le compagnon le plus ancien | Grille de prix à jour, devis types |
| Ouvrir et fermer la boutique | La responsable | Deux vendeurs formés | Codes et consignes dans le classeur rouge |
Le télétravail a ses limites. Il évite la contagion, l’INRS le recommande pour les infections respiratoires quand c’est possible. Il ne soigne pas la fatigue : travailler malade depuis son canapé reste du présentéisme.
Reste l’exemple. Une règle « malade, on reste chez soi » ne tient pas une semaine si le patron arrive fiévreux le lundi. Les salariés copient ce que vous faites. Si cette charge vous parle, notre article sur la charge mentale du dirigeant aborde le même nœud : tout repose sur vous, et c’est ce qu’il faut défaire.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le présentéisme ?
C’est le fait de venir travailler en étant malade. La Dares estime qu’en France plus d’un jour de maladie sur quatre (27 %) se passe au travail. Le mot désigne aussi, parfois, une présence prolongée sans efficacité : ici, il s’agit de la maladie.
Combien de jours est-on contagieux avec la grippe ?
Jusqu’à cinq jours après les premiers symptômes chez l’adulte, et sept chez l’enfant, selon l’Assurance Maladie. La contagiosité est la plus forte les premiers jours, d’après l’INRS.
Faut-il aller travailler avec la grippe ?
Non. La consigne de l’Assurance Maladie est de rester chez soi pendant la durée de la maladie, et de porter un masque si l’on doit être au contact d’autres personnes. Un médecin décide de l’arrêt de travail.
Combien de jours de carence en cas d’arrêt maladie en 2026 ?
Trois jours pour un salarié du privé, au début de chaque arrêt. Une convention collective ou un accord d’entreprise peut prévoir le maintien du salaire pendant ces trois jours. Le complément légal de l’employeur commence au-delà de sept jours d’absence, avec un an d’ancienneté.
Un artisan ou un commerçant est-il indemnisé quand il s’arrête ?
Oui, sous conditions : douze mois d’affiliation, un arrêt prescrit, l’arrêt réel de l’activité, et trois jours de carence. L’indemnité est plafonnée à 65,84 euros bruts par jour au 1er janvier 2026, selon l’Assurance Maladie.
Le présentéisme coûte-t-il plus cher que l’absentéisme ?
Des études américaines le suggèrent, avec de fortes réserves de mesure. Les études suédoises montrent surtout qu’il annonce des arrêts plus longs ensuite. Une étude américaine montre aussi qu’il favorise la circulation des syndromes grippaux.
Santé et qualité de vie au travail
Une équipe qui peut s’arrêter sans tout bloquer
Commencez par le tableau des tâches clefs, cette semaine, avec votre équipe. Pour aller plus loin, notre famille Santé et QVT aide les dirigeants à repérer les signaux faibles et à organiser une équipe qui tient quand l’un de ses membres manque.
Sources
- Dares, « Quel lien entre les conditions de travail et le présentéisme des salariés en cas de maladie ? », Dares Analyses n° 24, août 2020
- Ipsos bva pour AG2R La Mondiale, « Regards croisés dirigeants et salariés. La santé mentale dans les TPE et PME », septembre 2026
- Assurance Maladie, Reconnaître la grippe : symptômes, diagnostic et évolution, 2026
- Assurance Maladie, Les gestes complémentaires pour éviter la transmission des virus, 2026
- Assurance Maladie, Arrêt de travail pour maladie : les indemnités journalières du salarié, 2026
- Assurance Maladie, Arrêt de travail pour maladie : les indemnités journalières de l’artisan et du commerçant, 2026
- INRS, fiche Eficatt « Grippe », 2023
- INRS, Maladies hivernales : des gestes simples pour éviter les contaminations au travail, 2025
- INRS, Covid-19 : suivi de la santé des salariés, 2025
- Code du travail, article L4121-1
- Code du travail, article L4122-1
- Code du travail, article R4624-34
- Code du travail, article L1226-1 et article D1226-3
- Johns G., « Presenteeism in the workplace: A review and research agenda », Journal of Organizational Behavior, vol. 31, n° 4, 2010
- Bergström G. et al., « Sickness Presenteeism Today, Sickness Absenteeism Tomorrow? », Journal of Occupational and Environmental Medicine, vol. 51, n° 6, 2009
- Kivimäki M. et al., « Working While Ill as a Risk Factor for Serious Coronary Events: The Whitehall II Study », American Journal of Public Health, vol. 95, n° 1, 2005
- Skagen K. et Collins A. M., « The consequences of sickness presenteeism on health and wellbeing over time: A systematic review », Social Science & Medicine, vol. 161, 2016
- Goetzel R. Z. et al., « Health, Absence, Disability, and Presenteeism Cost Estimates of Certain Physical and Mental Health Conditions Affecting U.S. Employers », Journal of Occupational and Environmental Medicine, vol. 46, n° 4, 2004
- Pichler S. et Ziebarth N. R., « The pros and cons of sick pay schemes: Testing for contagious presenteeism and noncontagious absenteeism behavior », Journal of Public Economics, vol. 156, 2017