Apprenti et chômage partiel : le garder au travail quand l'activité baisse
La loi permet de mettre un apprenti au chômage partiel, et l'État en rembourse le coût quand il est payé sous le SMIC. Ce que dit la loi, ce que coûte chaque choix, et les tâches utiles à lui confier pendant les semaines creuses.
Delphine Ducarme15 min de lecture

Mettre son apprenti au chômage partiel quand l’activité baisse ? La loi le permet, aux mêmes conditions que pour les autres salariés. Quand l’apprenti gagne moins que le SMIC, l’État rembourse même à l’employeur tout ce qu’il lui verse pour les heures non travaillées. Sur le papier, c’est la solution la plus simple.
Je ne mettrai pas l’apprenti en chômage partiel. J’en profiterai pour m’appuyer sur les nouvelles générations, qui ont peut-être des idées différentes et neuves pour aider à s’en sortir. Je tenterai de lui confier un rôle et des tâches qui aident, ou qu’on n’a jamais le temps de faire : son salaire est petit.
Cet automne, la question se pose à beaucoup de petites entreprises. Des commerces ont été abîmés lors des manifestations d’octobre. Des carnets de commandes maigrissent. Des clients repoussent leurs achats. Que faire de l’apprenti quand il n’y a plus assez de travail ? Ce que la loi permet, ce que coûte chaque choix, puis une autre voie : faire de ces semaines creuses un temps utile, pour lui et pour l’entreprise.
En bref. Un apprenti peut être placé en activité partielle (le nom officiel du chômage partiel), aux mêmes conditions que les autres salariés, selon le ministère du Travail. S’il est payé en dessous du SMIC, il touche une indemnité égale à sa rémunération habituelle, et l’allocation de l’État couvre la même somme. Son contrat n’est pas rompu : il est suspendu pendant les heures non travaillées, et ses heures au centre de formation restent du temps de travail. Le garder au travail coûte son salaire : 802,82 € brut par mois pour un apprenti de 18 à 20 ans en première année. Selon la Dares (2024), 43 % des jeunes entrés en apprentissage en 2018 dans une entreprise de moins de cinq salariés ont rompu un contrat dans leur première année et demie.
Apprenti et chômage partiel : ce que la loi permet
Les règles ci-dessous sont celles en vigueur au 30/10/2026.
Le ministère du Travail l’écrit sans détour : « Les salariés en contrat d’apprentissage ou de professionnalisation sont éligibles à l’activité partielle. » Leur placement « doit répondre aux mêmes conditions que les autres catégories de salariés » (fiche du ministère, mise à jour le 03/08/2026). Il faut donc l’un des motifs que fixe le Code du travail : la conjoncture économique, un sinistre, ou une autre « circonstance de caractère exceptionnel » (article R5122-1). L’autorisation vaut trois mois au plus, renouvelable dans la limite de six mois sur douze (article R5122-9).
Le contrat reste en place. Seules les heures non travaillées le suspendent : « Le contrat de travail des salariés placés en activité partielle est suspendu pendant les périodes où ils ne sont pas en activité » (article L5122-1). L’activité partielle peut d’ailleurs prendre deux formes : la fermeture de l’entreprise pendant un temps, ou la réduction des horaires.
Les heures au centre de formation, elles, ne bougent pas. Le temps passé au centre de formation d’apprentis (le CFA) « est compris dans l’horaire de travail » (article L6222-24). Le ministère précise qu’un apprenti ne peut être en activité partielle pendant ses heures de formation qu’« en cas d’événement majeur et exceptionnel qui empêcherait l’organisme de formation de délivrer la formation habituelle ». Une baisse de commandes n’empêche pas le CFA de faire cours.
Ce que touche l’apprenti, ce que vous coûte chaque choix
Un salarié en activité partielle touche en principe 60 % de sa rémunération brute pour chaque heure non travaillée (article R5122-18). L’apprenti payé sous le SMIC est mieux protégé. Selon le ministère, les apprentis « rémunérés en-dessous du SMIC perçoivent une indemnité égale à leur rémunération antérieure ». Il ne perd rien.
Vous non plus. Dans ce cas, « le taux de l’allocation est égal au taux de l’indemnité versée au salarié ». Vous avancez l’indemnité, l’État vous la rembourse en totalité. Le chômage partiel d’un apprenti payé sous le SMIC ne vous coûte donc rien.
Le garder au travail vous coûte son salaire. Le minimum légal se calcule en pourcentage du SMIC (1 867,02 € brut par mois depuis le 1er juin 2026), selon son âge et son année de contrat :
| Âge de l’apprenti | 1re année | 2e année | 3e année |
|---|---|---|---|
| 16 et 17 ans | 27 % | 39 % | 55 % |
| 18 à 20 ans | 43 % | 51 % | 67 % |
| 21 à 25 ans | 53 % | 61 % | 78 % |
| 26 ans et plus | 100 % | 100 % | 100 % |
Pour un apprenti de 18 à 20 ans en première année, cela fait 802,82 € brut par mois (Service Public, fiche vérifiée le 08/09/2026). C’est peu, au regard de ce qu’il peut faire pour l’entreprise pendant ces semaines-là. Le chômage partiel vous économise cette somme. Il a un autre coût, qui ne figure sur aucune fiche de paie : des semaines où l’apprenti n’apprend rien.
Commerce abîmé en octobre : la mesure exceptionnelle
Après les dégradations des 17 et 18 octobre 2026, le gouvernement a annoncé une mesure exceptionnelle (ministère de l’Économie, 20/10/2026) : les salariés au SMIC touchent 100 % de leur rémunération, et pour les entreprises de moins de 250 salariés, l’État paie aussi la part de l’indemnité qui revient d’habitude à l’employeur. Le décret n° 2026-995 du 27 octobre 2026 la réserve aux entreprises qui ont subi des dommages : il faut une autorisation d’activité partielle, la preuve d’une plainte et, le cas échéant, de la déclaration à l’assureur. Elle couvre les heures du 17/10/2026 au 31/01/2027. Un commerce qui perd des clients sans avoir été abîmé relève des règles ordinaires.
Pourquoi je ne le mettrai pas au chômage partiel
Un contrat d’apprentissage n’est pas un contrat de travail comme les autres. Le Code du travail le dit dès sa définition : l’employeur s’engage, « outre le versement d’un salaire, à assurer à l’apprenti une formation professionnelle complète, dispensée pour partie en entreprise et pour partie en centre de formation d’apprentis » (article L6221-1). Le chômage partiel remplace le salaire par une indemnité. Il met aussi en pause, sans le dire, la part de la formation qui se fait chez vous.
Or c’est souvent en entreprise que se joue le décrochage. La Dares a suivi les jeunes entrés en apprentissage à la rentrée 2018, du CAP au bac+2 : 36 % ont rompu au moins un contrat dans leur première année et demie, et 43 % dans les entreprises de moins de cinq salariés, contre 19 % dans celles de 250 salariés ou plus (Dares Analyses n° 63, octobre 2024). Parmi ceux qui rompent en cours de route, 65 % mettent en cause, au moins en partie, l’employeur ou le poste. Le risque monte avec la mauvaise ambiance, le manque de suivi, le fait de ne rien apprendre de nouveau, ou des missions inadaptées au diplôme.
Des semaines de chômage partiel cochent deux de ces cases d’un coup : moins de suivi, rien de nouveau. Elles tombent aussi au pire moment, quand l’entreprise traverse une passe difficile et que l’apprenti le voit bien. Celui qui reste chez lui trois jours par semaine peut se demander s’il a encore sa place dans l’équipe.
Son salaire est petit, et il achète plus que des heures : la suite de son parcours, et peut-être un salarié formé à vos besoins dans deux ans. C’est d’ailleurs la première raison des employeurs qui recrutent un apprenti. D’après l’enquête Formation-Employeur 2024 du Céreq et de la Dares, 56 % citent « la perspective de pouvoir embaucher quelqu’un de formé à leurs besoins après la période d’apprentissage » (fiche « Les recruteurs d’apprentis », résultats provisoires, février 2026). Ce projet-là ne se met pas au chômage partiel.
Le mentorat inversé : ce que les nouvelles générations apportent quand l’activité baisse
Les nouvelles générations ont « peut-être » des idées différentes et neuves. Le mot compte. Un apprenti de vingt ans n’a pas la solution à la crise de votre secteur. Il a d’autres habitudes, d’autres outils, et il voit votre entreprise avec des yeux neufs : ceux d’un client de son âge, qui achète d’abord sur son téléphone.
Les grandes entreprises ont donné un nom à cette idée : le mentorat inversé, où un jeune salarié forme un aîné. À la fin des années 1990, Jack Welch, alors patron de General Electric, s’en est servi pour apprendre l’internet à ses cadres dirigeants, rappellent Jennifer Jordan et Michael Sorell dans la Harvard Business Review (2019). Pour eux, ces programmes aident à garder les jeunes talents, à rendre les dirigeants plus à l’aise avec les réseaux sociaux, et à faire évoluer la culture de l’entreprise.
Dans une petite entreprise, pas besoin d’un programme. Il suffit de poser la question autrement. Au lieu de « qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui donner à faire ? », demandez-lui : « Et vous, que feriez-vous à ma place ? »
Écoutez la réponse jusqu’au bout. Certaines idées seront naïves (il ne connaît ni vos marges ni vos fournisseurs). D’autres vous surprendront : une vidéo courte plutôt qu’une affiche, un retrait des commandes à l’heure du déjeuner, un message aux clients qui sont partis acheter en ligne… Choisissez-en une, et confiez-la-lui. Le savoir circule alors dans les deux sens, comme dans la transmission entre générations que vit chaque équipe.
Les tâches qu’on n’a jamais le temps de faire, reliées au diplôme
Chaque entreprise a sa liste de tâches repoussées, souvent dans un coin de la tête : la fiche Google à refaire, le fichier clients à nettoyer, l’inventaire à reprendre. Les semaines creuses sont le moment de la sortir du tiroir. Le manque de tâches à confier fait même renoncer à l’apprentissage 17 % des entreprises de moins de quatre salariés, contre 9 % de celles de 1 000 salariés et plus, selon la même enquête du Céreq et de la Dares. Votre apprenti est déjà là : la liste existe.
Une règle à tenir : le lien avec le diplôme
Le travail confié à l’apprenti « doit être en relation directe avec la formation professionnelle prévue au contrat » (article L6222-24). L’employeur lui confie des tâches « conformes à une progression annuelle » définie avec le CFA (article L6223-3). Avant de choisir, relisez le référentiel de son diplôme, ou appelez le CFA. Ranger la réserve pendant trois semaines ne forme personne.
| La tâche repoussée | Ce qu’elle rapporte à l’entreprise | Ce qu’elle apprend à l’apprenti |
|---|---|---|
| Refaire la fiche Google de l’entreprise : photos, horaires, réponses aux avis | Des clients qui vous trouvent, et qui savent quand vous êtes ouvert | La communication commerciale, la relation client |
| Appeler les clients qui ne sont pas revenus depuis six mois | Des ventes relancées, et les raisons des départs | La prospection, l’écoute, l’argumentation |
| Faire l’inventaire et repérer le stock qui ne se vend plus | De la trésorerie libérée, des commandes plus justes | La gestion des stocks, les chiffres de base |
| Comparer les prix et les services de trois concurrents, en boutique et en ligne | Une offre ajustée avant les fêtes | La veille, l’analyse d’un marché |
| Nettoyer le fichier clients : doublons, adresses, accords pour recevoir vos messages | Des envois qui arrivent, un fichier en règle | Les outils numériques, la protection des données |
| Écrire les procédures du poste : ouverture, caisse, réception d’une livraison | Un nouveau venu formé plus vite | L’organisation, la transmission |
| Préparer une animation pour décembre | Une raison de venir en boutique | Le marketing, la conduite d’un projet |
| Chez un artisan : entretenir le matériel, refaire les gabarits ou les échantillons | Un atelier prêt pour la reprise | Les gestes du métier, la rigueur |
Faites le tri avec lui. Chaque tâche retenue a un résultat visible et une date : « la fiche Google refaite vendredi », plutôt que « s’occuper d’internet ». Pour la fiche Google, les gestes sont détaillés dans notre article sur la visibilité locale sans budget publicitaire.
Donnez-lui aussi un rôle, pas seulement des tâches. « Responsable de la fiche Google jusqu’à Noël », « chargé de rappeler les clients partis » : un rôle se nomme, se présente à l’équipe, et rend l’apprenti responsable d’un résultat.
Le rôle du tuteur pendant les semaines creuses
Une tâche sans suivi ne vaut guère mieux qu’un jour chômé. Le maître d’apprentissage a pour mission de contribuer à l’acquisition des compétences du diplôme « en liaison avec le centre de formation d’apprentis » (article L6223-5), et l’employeur doit lui en laisser le temps (article L6223-7). Je suis chaque année une cinquantaine d’apprentis et une vingtaine de tuteurs, du BTS au bac+5. Mon repère pour le tuteur :
Dans l’idéal, il faudrait que le tuteur consacre au minimum une heure par journée à son alternant.
Quand l’activité baisse, cette heure se trouve plus facilement. Pendant les semaines creuses, quatre gestes :
- Prévenir le CFA dès que l’activité baisse, pour décider ensemble de la suite de la formation
- Fixer avec l’apprenti une mission par semaine, avec un résultat attendu et une date
- Faire le point avec lui chaque jour, sur la mission en cours
- Lui faire présenter son travail à l’équipe (ou à vous seul, dans une très petite entreprise)
Le premier geste, l’opérateur de compétences des entreprises de proximité le recommande aussi : l’employeur doit « se rapprocher rapidement du CFA ou de l’organisme de formation », pour examiner avec lui la poursuite de la formation (article du 27/10/2026). Le dernier compte plus qu’il n’y paraît. Un apprenti dont le travail est vu, et utilisé, sait qu’il a sa place. Le rôle du tuteur, au-delà de ces semaines, fait l’objet de notre article sur le maître d’apprentissage.
Si la baisse d’activité dure
Tout ne se règle pas avec de bonnes idées. Si la baisse dure, le chômage partiel peut se doser : quelques heures par semaine plutôt que des semaines entières, puisqu’il peut prendre la forme d’une réduction des horaires (article L5122-1). L’apprenti garde alors ses missions le reste du temps, et le fil de son parcours.
Rompre le contrat n’est pas une sortie facile. Passé les quarante-cinq premiers jours de formation pratique en entreprise, la loi ne prévoit pas de rupture pour motif économique. Il faut un accord écrit des deux parties, ou l’une des causes que fixe l’article L6222-18, comme une faute grave ou une inaptitude constatée par le médecin du travail. Seule une liquidation judiciaire sans maintien de l’activité permet au liquidateur de mettre fin au contrat. L’apprenti a alors droit à une indemnité au moins égale aux salaires qu’il aurait touchés jusqu’au terme du contrat (Service Public, fiche F2918).
Si le contrat est rompu, le CFA permet à l’apprenti de suivre sa formation pendant six mois, et « contribue à lui trouver un nouvel employeur » (article L6222-18-2). Mieux vaut en parler avec le CFA bien avant d’en arriver là. L’opérateur de compétences des entreprises de proximité le résume en une ligne : « Ne pas rompre le contrat d’alternance du seul fait de la baisse temporaire d’activité. » Pour les signes qui annoncent un départ, et les tâches claires qui le préviennent, voyez notre article sur la rupture d’un contrat d’apprentissage.
Cette semaine : une question, une mission, un appel
Asseyez-vous avec votre apprenti et posez-lui la question : « Que feriez-vous à ma place ? » Choisissez ensemble une tâche de la liste, reliée à son diplôme, avec une date. Puis appelez son CFA, pour dire ce que l’entreprise traverse et ce que vous avez prévu pour lui.
Pour aller plus loin, notre famille Tutorat comprend une formation pour prévenir les décrochages en alternance, destinée aux maîtres d’apprentissage.
Sources
- Ministère du Travail, L’activité partielle (AP), fiche reprise par le Code du travail numérique, mise à jour le 03/08/2026
- Service Public, Rémunération d’un salarié en chômage partiel (activité partielle), fiche F13898, vérifiée le 16/10/2026
- Service Public, Contrat d’apprentissage, fiche F2918, vérifiée le 08/09/2026
- Code du travail, articles L5122-1, R5122-1, R5122-9, R5122-18, L6221-1, L6222-18, L6222-18-2, L6222-24, L6223-3, L6223-5, L6223-7 et D6222-26
- Décret n° 2026-995 du 27 octobre 2026 portant création d’une aide exceptionnelle à destination des entreprises de moins de deux cent cinquante salariés ayant subi des dommages lors des troubles urbains
- Ministère de l’Économie, mesures de soutien aux commerces touchés par les dégradations, communiqué du 20/10/2026
- Opérateur de compétences des entreprises de proximité, Activité partielle et contrats d’alternance : comment préserver les parcours ?, 27/10/2026
- Dares, Quelles causes aux ruptures des contrats d’apprentissage ?, Dares Analyses n° 63, octobre 2024
- Les recruteurs d’apprentis, enquête Formation-Employeur 2024 du Céreq et de la Dares, résultats provisoires, février 2026
- Jennifer Jordan et Michael Sorell, Why Reverse Mentoring Works and How to Do It Right, Harvard Business Review, octobre 2019